EUGÉNIQUE ET EUGÉNISME


EUGÉNIQUE ET EUGÉNISME
EUGÉNIQUE ET EUGÉNISME

L’eugénisme a pour projet d’améliorer la race humaine. En fait, le type humain moyen dans les pays qui ont atteint le stade de la civilisation industrielle a beaucoup changé au cours du dernier siècle, et cela dans le sens de l’amélioration: la longévité a augmenté, les performances de l’homme dépassent ce qu’il avait imaginé. Le progrès économique, social, scientifique et technique a fait disparaître les famines et mis à la disposition de l’homme un milieu assaini, une médecine préventive et curative. Rien n’est venu d’une action directe sur la procréation humaine.

Plus même, une science nouvelle, la génétique permet de mieux comprendre le potentiel héréditaire de l’espèce et montre les limites de l’efficacité d’une action directe. De toute façon, on ignore ce qu’on cherche: un agronome, un éleveur peut vouloir développer un caractère (résistance au froid, à la sécheresse). Qui peut dire, en effet, avec certitude où se situe absolument le «mieux» de l’homme?

On se contentera donc ici d’un recensement des données scientifiques, des politiques qui ont été proposées, des réalisations institutionnelles qui ont été tentées. On ne méconnaît pas, bien sûr, que prendre parti à propos de chacune d’elles engage la conception que l’on se fait de la vie, c’est-à-dire de l’avenir même de l’humanité.

1. Les erreurs du passé

Le terme d’eugénique a été employé pour la première fois par le physiologiste britannique Francis Galton (1822-1911). Il l’a lui-même défini en 1904 comme «l’étude des facteurs socialement contrôlables qui peuvent élever ou abaisser les qualités raciales des générations futures, aussi bien physiquement que mentalement». Cette définition propose, on le voit, non seulement le programme d’une génétique et d’une démographie objectives, mais également celui d’une action positive sur l’opinion et les autorités sociales pour aboutir à une médecine collective de la race.

En fait, Galton venait trop tôt et trop tard. Trop tôt, car à la fin du XIXe siècle la génétique scientifique n’existait pas encore – bien que J. Mendel en 1865 en eût, dans l’indifférence générale, découvert les bases. C’est seulement en 1925 que l’équipe du biologiste américain T. H. Morgan, par ses travaux sur la drosophile, l’imposa au monde des savants et élimina un certain lamarckisme populaire que T. D. Lyssenko devait vainement essayer de remettre en honneur en U.R.S.S. à l’époque de Staline. L’idée de Galton ne put donc s’appuyer d’abord sur des connaissances biologiques suffisamment précises. Les premiers travaux qu’elle suscita furent plutôt confus et leurs conclusions souvent douteuses. Quant à leurs applications légales ou réglementaires, elles relèvent parfois du scandale pur et simple: au nom d’une fausse science, on imposa à des êtres sans défense des mesures aussi radicales que la stérilisation et la castration. Les idéologies racistes ne manquèrent pas de se référer à ces pratiques.

Enfin Galton est venu trop tard dans la mesure où certaines sociétés avaient déjà pratiqué ce qu’il demande. Or les résultats du passé ne sont guère encourageants. À cet égard, la civilisation occidentale est l’héritière de Sparte: les philosophes grecs ont vanté la «sagesse» de ses lois qui ne permettaient pas aux enfants nouveau-nés de survivre s’ils ne satisfaisaient pas aux canons fixés par une commission d’eugénique. On a fait remarquer depuis que, dans le «miracle grec», Sparte n’avait joué aucun rôle et que son destin, même sur le plan purement militaire, fut à peine plus brillant que celui d’Athènes et beaucoup moins que celui de la Macédoine (ou de Rome) qui n’avaient pris aucune mesure de ce genre: le diagnostic des vieillards de Sparte n’avait donc aucune valeur comme mode de sélection génétique. L’échec de l’expérience spartiate est caractéristique: il préfigure parfaitement celui des essais faits entre les deux guerres mondiales à la fois sous l’influence du nazisme ou sous celle des émules de Galton, dans les pays scandinaves et certains États des États-Unis par exemple. Dans tous les cas, ces expériences ne reposaient sur aucune base scientifique solide.

Toutefois, une méthode efficace, la plus efficace de toutes les méthodes eugéniques, existe de longue date: la réglementation des unions consanguines. Toutes les sociétés y ont eu recours depuis les temps les plus reculés puisqu’on retrouve partout un tabou de l’inceste. Ces règles ont souvent été interprétées de façon rétrospective comme contenant une sagesse génétique.

Ce n’est vrai qu’en gros; le Code civil français traite différemment des situations biologiquement identiques: le coefficient de consanguinité est le même pour les rapports oncle-nièce et tante-neveu (union permise sous dispense), demi-frère et demi-sœur (union interdite), et entre cousins germains (union permise sans la moindre restriction). Ces dispositions sont l’héritage d’habitudes anciennes dont la signification culturelle et spirituelle s’est estompée. Ainsi la tradition chrétienne proscrit au même titre la parenté charnelle et la parenté spirituelle (parrain-marraine et filleuls); les sociétés laïques ont la même attitude vis-à-vis des filiations par adoption. Il ne faut donc pas se hâter d’interpréter biologiquement cette donnée sociologique. On ne peut nier pourtant ses conséquences génétiques, et elle a permis certaines observations.

Surtout, l’évolution sociale s’est faite dans le sens de la dissolution des isolats. Les mariages unissent de plus en plus souvent des individus éloignés les uns des autres par la naissance. En fin de compte, l’évolution historique a plus contribué à diminuer la consanguinité que toutes les mesures sociales ou légales.

2. L’état actuel

Que reste-t-il aujourd’hui sous le nom d’eugénique ou d’eugénisme du programme imaginé par Galton. La prolongation de la vie, la diminution de la mortalité infantile, l’élévation générale du niveau de culture, l’amélioration des performances athlétiques, l’augmentation de la taille sont les objectifs que se sont donnés de tout temps les eugénistes.

Ces résultats ont été obtenus par l’amélioration de la nutrition, la surveillance de l’éducation de l’alimentation du nourrisson et de l’enfant pendant la période de la lactation et du sevrage, par les vaccinations, l’épuration des eaux de boisson et la destruction des matières usées, par le succès des traitements anti-infectieux, par l’organisation aseptique de l’accouchement, etc. Tout cela relève de l’assainissement du milieu, de la médecine sociale et ne fait plus partie de l’eugénisme.

De même, des dispositions complémentaires, économiques et sociales, ont institué les congés de maternité, la surveillance du travail des femmes enceintes et des enfants en bas âge, les allocations familiales, les mesures diverses en faveur de la famille.

Surtout l’ensemble des lois et disposifs d’assistance et d’assurance contre la maladie a transformé le besoin de soins médicaux en une demande solvable au moment où la technique médicale mettait justement à la disposition des malades potentiels les moyens efficaces de se soigner. Il en va de même de l’organisation générale de l’éducation et de la politique actuelle des loisirs.

3. Le certificat prénuptial

Le certificat prénuptial, sous ses formes scandinave et française, est la réalisation légale la plus fréquente: il vise avant tout à éliminer la contamination vénérienne, parfois la tuberculose, quelquefois ces deux fléaux réunis sous le terme de «maladies contagieuses». Certains pays y ajoutent l’épilepsie ou la lèpre, d’autres l’aliénation mentale. La forme française n’interdit rien, elle impose simplement le dépistage de ces maladies à l’occasion du mariage, mais la responsabilité des fiancés reste totale, l’intervention du médecin n’ayant pour but que de les informer. D’autres pays, par contre, avaient refusé le droit au mariage et prévu des sanctions. Toutes ces précautions sont sans objet dans le cas où le traitement des maladies contagieuses est efficace, mais un débat nouveau est né avec l’actuelle épidémie de sida, certains prônant un dépistage obligatoire, que d’autres refusent, ce qui pose, à l’évidence, un grave problème du fait de la transmissibilité du virus entre la mère et les enfants.

Dans ce contexte, le certificat prénuptial reste une occasion d’examen systématique et, chez la femme, de contrôle de l’immunité vis-à-vis de la rubéole et de la toxoplasmose, affections bénignes laissant derrière elles l’immunité, mais dont la survenue lors d’une grossesse est dangereuse pour l’enfant.

Les accidents d’incompatibilité immunologique fœto-maternelle ne posent de problèmes qu’au cours de certaines grossesses. Ils peuvent aujourd’hui être évités, pour peu que les analyses sanguines qui permettent le groupage Rh soient pratiquées dans de bonnes conditions. Cela amène à souhaiter que le certificat prénuptial puisse au moins servir à contrôler les caractères hémotypologiques des futurs parents!

4. Des programmes autoritaires aux conseils génétiques

L’eugénique positive, création du surhomme dans des haras humains, reste du domaine de la science-fiction. Pourtant, l’insémination artificielle la rendrait éventuellement envisageable. En fait, il est difficile de transposer ce que fait l’éleveur qui choisit son reproducteur en fonction d’un seul caractère (la meilleure viande de boucherie ou le meilleur rendement laitier, par exemple); n’oublions pas qu’il ne peut pas avoir les deux à la fois, et qu’il ne cherche pas non plus à sélectionner un individu. Un sélectionneur humain définirait mal ce qu’il cherche: certains caractères génétiques favorisés par certains milieux naturels sont défavorables dans les pays assainis: ainsi en est-il pour certaines hémoglobinopathies qui augmentent la résistance au paludisme pernicieux, donc les chances de survie de l’enfant, mais qui sont des maladies graves dès que la survie moyenne de la population dépasse vingt ou trente ans.

Une eugénique négative est définissable. Elle n’est pas impossible. Elle cherche à éliminer les affections dont le caractère génotypique est démontré, c’est-à-dire les tares héréditairement transmissibles. Lorsque la tare est dominante, seuls les sujets atteints la transmettent (par exemple, chorée d’Huntington). Mais ces maladies sont rares et le diagnostic n’en est souvent fait qu’après la procréation, les premiers symptomes de la maladie étant tardifs. Si la tare est récessive, il faut être capable de distinguer les sujets conducteurs, qui peuvent la transmettre, des sujets tout à fait sains. Dans certaines maladies liées au sexe ne frappant que le garçon mais dont certaines filles sont conductrices, le dépistage est possible (ainsi de certaines myopathies).

Encore faut-il mettre au point une méthode acceptable sur le plan psychologique et social et la proportionner aux résultats espérés. Une interdiction légale de la procréation est-elle légitime? Les démographes ont calculé que, pour une maladie récessive de fréquence 1 p. 100 000, l’interdiction de la procréation ne diminuerait la maladie que de 2 p. 100 par génération. (5 p. 100 si la fréquence est 1 p. 1 000, cas très exceptionnel). De plus, ces espoirs seraient peut-être déjoués par le mécanisme connu sous le nom de loi de Hardy-Weinberg: un certain nombre de mutations crée à chaque génération de nouveaux cas. En fait, la raréfaction progressive des mariages consanguins est beaucoup plus efficace: la disparition des mariages jusqu’au sixième degré (cousins issus de germains) suffit à diminuer de 15 à 20 p. 100 par génération une tare de fréquence 1 p. 10 000...

Si l’on ajoute que, s’il existe beaucoup d’affections héréditaires, celles-ci sont finalement assez rares, qu’un grand nombre d’entre elles peuvent actuellement être traitées, on conçoit que les programmes autoritaires soient de plus en plus passés de mode et que, au contraire, les conseils génétiques individuels soient en expansion rapide. Leur succès est d’autant plus grand qu’ils rassurent plus souvent des anxieux qu’ils n’ont à inquiéter des couples menacés, qu’ils respectent la liberté de chaque couple, qu’ils débouchent de plus en plus souvent sur des conséquences positives: mais ces méthodes n’ont pris leur essor qu’à partir de la généralisation de méthodes de diagnostic portant sur le fœtus in utero , de l’apparition de méthodes de traitement d’un certain nombre d’anomalies biochimiques dès la naissance, des premiers pas des traitements destinés aux fœtus in utero et, il faut bien le dire, de l’autorisation de l’avortement du fœtus malformé, lorsque la preuve est faite de cette malformation.

5. Problématiques nouvelles et nouvelles méthodes

L’eugénique négative est fondée sur deux méthodes de diagnostic prénatal: l’échographie fœtale et l’amniocentèse (prélèvement, par ponction, d’un peu de liquide amniotique). Au prix d’un risque faible pour le fœtus (2 p. 1 000 d’avortements), et presque nul pour la mère, elles permettent le diagnostic du sexe fœtal, celui des anomalies chromosomiques et celui d’une trentaine d’anomalies biochimiques congénitales. On peut ainsi laisser évoluer jusqu’à terme les grossesses normales et, dans le cas d’affections purement masculines, les grossesses d’embryons féminins; enfin proposer l’avortement thérapeutique lorsque le fœtus est sûrement atteint d’une anomalie chromosomique (mongolisme), d’une affection congénitale du métabolisme s’il est du sexe menacé (masculin pour la myopathie et l’hémophilie). L’avortement à l’aveugle est souvent proposé et accepté en cas d’embryopathie d’origine exogène probable (toxoplasmose, rubéole, intoxication médicamenteuse, exposition intempestive aux radiations ionisantes).

Il est beaucoup plus rare qu’on fasse en temps utile pour pouvoir intervenir (grossesse de moins de trois mois) le diagnostic des malformations qui ne peuvent être repérées que sur l’échographie, par exemple la spina bifida.

Nous assistons enfin au début de tentatives de thérapeutiques fœtales: depuis longtemps, si l’on diagnostique dès la naissance certaines anomalies biochimiques, on peut obtenir des enfants normaux en contournant des anomalies biologiques (telle la phénylcétonurie ou la galactosémie) par un régime, ou en compensant un trouble de l’hormonogenèse thyroïdienne ou surrénale. On a pu réussir des transfusions fœtales. On assiste aux premiers débuts de chirurgie anténatale (pour hydrocéphalie ou hydronéphrose congénitale). De nouveaux progrès ne cessent d’être accomplis dans les thérapeutiques prénatales ou immédiatement périnatales; compensation biochimique de l’effet d’un gène (essayé dans les hémoglobinopathies), éventuelle introduction d’un gène, donc «manipulation génétique». Désormais, le conseil génétique devra sortir du dilemme dans lequel on a pu croire qu’il était enfermé: proposer l’avortement ou s’efforcer de rassurer.

En définitive, on doit souligner l’importante innovation qu’est la prophylaxie des embryopathies, c’est-à-dire des maladies non génotypiques: vacciner les filles contre la rubéole avant la grossesse, surveiller la sérologie toxoplasmique pendant la grossesse, avant elle lorsqu’elle est négative; traiter rapidement une toxoplasmose; protéger la femme enceinte, dans les premières semaines surtout, contre les radiations ionisantes; surveiller systématiquement, depuis le drame de la Thalidomide, l’administration de médications aux femmes enceintes constituent aujourd’hui des actes essentiels de médecine préventive. Paradoxalement, ce sont les progrès de la génétique moderne qui ont permis de relancer l’attention vers un danger beaucoup plus grand pour le fœtus que celui des affections génotypiques, celui des maladies frappant le produit de conception (beaucoup moins protégé qu’on ne voulait bien le croire, dans l’utérus maternel) atteint par les nuisances de l’environnement.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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